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Organisatrice de la marche pour aider l'Ukraine

EXCLUSIF: Jiana Saad, l'histoire d'une survivante de la guerre

durée 18h00
19 avril 2022
Stéphane Tremblay
durée

Temps de lecture :

5 minutes

Par Stéphane Tremblay, Journaliste

La dévastatrice réalité des Ukrainiens, assassinés par les Russes depuis bientôt deux pénibles mois, fait ressurgir les pires atrocités que l’Homme puisse vivre, chez une mère de famille de Vaudreuil-Dorion, survivante de la guerre.

Originaire du Liban, Jiana Saad a accepté de se mettre à nue, le temps d’une entrevue intimiste avec Néomédia. Sans pudeur ni tabou, elle répond à toutes les questions, parfois lourdes de sens.  

L’enfer débute alors qu’elle n’est qu’une enfant de 9 ans. Son pays natal se livre une guerre sans merci entre les chrétiens et les musulmans. Nous sommes en 1975.

« Je vivais cachée sous terre, sans électricité, ni nourriture, ni même d’eau. J’avais faim. J’avais soif. J’avais peur», se souvient-elle.

Durant de longues journées, elle demeurait dans son abri de fortune sous terrain, loin de la lumière du soleil, mais à l’écart des bombes qui tombaient partout. Un bruit retentissant, qui continue aujourd’hui de résonner dans sa mémoire. 

« Nous étions enfermés dans une cave sous la terre. Nous pouvions espérer demeurer vivants, ma famille et moi », raconte-t-elle, suivie d’un long silence.

Le soir venu, elle dormait sur de la paille à travers les serpents. Nuit après nuit pendant 11 ans. « Dormir est un grand mot, car il y avait aussi des poules, des chèvres et des vaches près de mon lit ». Elle passait ses nuits, accroupie par terre à regarder ce monde qui lui infligeait à elle, ses amis, sa famille, tant de cruauté en ne leur promettant aucun avenir.

Lors des rares sorties à l’extérieur, elle se souvient, du haut de ses 12 ans, que les horreurs la persécutaient, peu importe l’endroit. « On se baignait dans la mer et soudainement un bras, une jambe, ou un crâne remontait à la surface de l’eau. Traumatisant ». 

À l’école, un véritable carnage. Ces amis ont été pendus dans la classe par des mains assassines, brûlés à vif à l’acide et d’autres tirés de sang-froid par les soldats, venus tuer des enfants, sans défense. 

« Je suis encore en vie parce que j’ai eu le temps de me cacher. Ce que j’ai vu cette journée-là, des amis abattus, tirés à bout portant sous mon regard impuissant, je ne souhaite pas ça à mon pire ennemi. C’est inhumain », livre celle qui entend encore dans ses cauchemars les lamentations, les gémissements et les appels à l’aide de ses camarades de classe, à leur dernier souffle.

Des monstruosités qui se sont déroulées sous ses yeux d'enfant, apeurée dans sa cachette, retenant ses larmes de peur d’être découverte et tuée.

Devenue adolescente, Jiana Saad a été témoin d’autres massacres, sa voisine violée devant son mari n’est qu’une histoire sordide parmi tant d’autres; la suivante plus « dégueulasse » que la précédente.

Les frères à la guerre

Élevée dans une extrême pauvreté, marquée par une terrible peur de voir les soldats faire irruption dans leur cachette souterraine, Jiana prendra soin de sa petite sœur, ses trois grands frères partis faire la guerre.

« Nous avions toujours peur qu’ils ne reviennent pas vivants. Ma mère, une ménagère, et mon père, un retraité de l’armée, étaient morts d’inquiétude. Aujourd’hui, ils sont toujours parmi nous, mais ils ont gardé des séquelles ».

Un stress post-traumatique

Des séquelles, Jiana Saad aussi en a, et beaucoup. « Il y a trois ans, j’ai dû laisser mon emploi d’enseignante que j’adorais et exerçais depuis plusieurs années dans les écoles de la région. Le choc post-traumatique m’a frappée à l’âge adulte », explique celle qui a fui son pays dévasté par la guerre pour venir s’établir au Québec, en 1988, deux ans avant la fin des bombardements.

Hantée par de douloureux souvenirs, son imagination commençait à lui jouer des tours l’amenant à imaginer et à revoir des scènes d’horreur.

« Je voyais des camions de l’armée foncer sur ma voiture. Je m’imaginais des enfants gravement blessés. Aujourd’hui, les feux d’artifice, le tonnerre ou un objet qui tombe sur le plancher me font sursauter. Je suis morte de peur de savoir qu’une bombe pourrait tomber, encore », illustre celle qui est suivie par des professionnels de la santé, mais qui se porte de mieux en mieux.

L’Ukraine, l’histoire se répète

Généreuse de coeur, Jiana Saad souhaite donner au suivant. Elle était d’ailleurs l’organisatrice de la marche en soutien à l’Ukraine, tenue récemment, dans les rues de Vaudreuil-Dorion.

« Quand je marchais pour l’Ukraine, j’avais l’impression de marcher pour le Liban tellement les atrocités subies par les Ukrainiens par les Russes sont les mêmes que j’ai vécues au Liban. L’histoire se répète, malheureusement ».

Jiana Saad prie pour que les actes barbares perpétrés par l’armée russe du dictateur Vladimir Poutine ne durent pas 15 ans. « Nous aussi ça ne devait durer que 3-4 mois, avaient promis nos dirigeants libanais ».

Toutefois, la guerre religieuse au Liban a fait entre 130 000 et 250 000 victimes civiles et causé l'exode d’un million de grands-parents, parents et enfants. 

Parce que la beauté existe malgré tout

Aujourd’hui, Jiana Saad est reconnaissante envers sa terre d’accueil. « Pour moi, c’est mon pays d’origine le Québec. Je me suis mariée avec un Libanais qui demeurait déjà ici avant mon arrivée. Je n’avais que 20 ans et c’était une porte de sortie » livre cette mère de famille qui ne parlait pas un seul mot français lorsqu’elle a mis les pieds pour la première fois en sol québécois.

Sans études, elle est alors retournée sur les bancs d’école, obtenant son diplôme universitaire. Elle consacre maintenant son temps à aider son prochain, notamment, en livrant des témoignages auprès des jeunes et des adultes partout au Québec pour leur montrer comment se reconstruire malgré les stigmates de la guerre, comment fait-on pour retrouver une vie normale et dépasser son traumatisme.  

Elle a aussi coécrit un livre avec sa mère, 85 ans, toujours au Liban. Je suis Rima, analphabète, et j’écris mon livre, est l’histoire d’une femme analphabète, sans droit de parole, qui a vu son rêve se réaliser. Celui de pouvoir se délivrer par l’écriture de sa fille d’une souffrance impitoyable, notamment en donnant ses recettes de guerre qui devaient être concoctées sans rien ou presque. 

Une façon pour Mme Rima d’immortaliser son passage sur terre et de servir, à sa façon, l’humanité.

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"Je suis Rima, analphabète, et j’écris mon livre"

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